Alors que je t’écris, les grandes vacances battent probablement leur plein pour toi. Dans la région où nous habitons, l’école se termine fin juillet. Je savoure donc encore un peu ces semaines rythmées par le quotidien « normal ».
Savourer ? Oui, tu m’as bien lue.
En effet, je fais partie de ces mamans qui redoutent le début des vacances, soupirent au milieu et se détendent enfin quand elles sont finies. Je n’aime pas beaucoup partir de chez moi, la chaleur m’indispose (alors oui, cette année, on est plus que servis) et j’ai tendance à courir dans tous les sens parce que je n’arrive pas à déléguer. Les listes de trucs à faire tournent comme les nouvelles sur la chaîne LCI, pas d’interruption et je perdrais plus de temps à passer le relais qu’à faire les choses moi-même.
Bref, j’essaie de tout garder sous contrôle .
Et oui, le diable de Tasmanie qui tourbillonne dans tous les sens, c’est moi ! Autant te dire qu’on est loin de l’image édulcorée des vacances. Nos rêves de vacances reposantes, joyeuses. Enfin un temps pour souffler, vivre de belles aventures en famille, profiter, se détendre, découvrir des nouveautés, créer des souvenirs tous ensemble. Eh bien, soyons honnêtes : toutes ces attentes que nous avons sont comme les images lisses des cartes postales : en deux dimensions, sans le contexte, sans le son… et surtout sans la fatigue. Parce que quand les vacances arrivent, la réalité s’impose.
Les valises sont à peine défaites qu’il faut anticiper les prochains soins, repas, s’adapter aux lieux (ou encore adapter les lieux à nos besoins), retrouver son calme au milieu de nos enfants parfois excités et fatigués qui sont passés de la question « on arrive bientôt ? » à « et qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » et soupirer en espérant que le lave-vaisselle fonctionne convenablement cette année. Et parfois, au milieu de tout cela, on se surprend à penser : « Mais pourquoi je pars encore en vacances ? »
J’ai longtemps cru que mon rôle durant cette période de l’année, c’était de prendre sur moi pour soulager les autres et créer des vacances presque parfaites pour notre famille.
Comme une petite fée clochette, je voulais faire des congés un temps magique pour mes enfants, pour mon époux, bref, pour tout le monde, oui, sauf moi.
Je m’étais donné pour mission d’être la cheville ouvrière des vacances parfaites. Je trouvais que les vacances en tant que maman et plus précisément en tant que proche aidante ressemblaient plus à un mirage dans le désert plus qu’à une oasis : Pas de répit, un minimum de repos et un maximum de responsabilités.
J’ai mis du temps à comprendre que je faisais, moi aussi, partie du voyage. Que c’était aussi MES vacances et que je n’étais pas G.O. engagée par le Club Med !
Non seulement j’essayais de tout faire mais en plus, j’espérais que quelqu’un me sauve de cette charge que je portais. Je me demandais pourquoi personne ne voyait que je créais des oasis pour les autres alors que, moi aussi, j’avais soif.
Mais répit, repos et bonheur ne découlent pas du fait que l’on soit en vacances ou pas.
Le répit, c’est ce moment précieux où quelqu’un prend enfin le relais. Il est interpersonnel, c’est quand on peut déposer notre sac quelques heures sans regarder sans cesse derrière nous.
Le repos, c’est lorsque notre corps comprend enfin qu’il peut quitter, ne serait-ce qu’un instant, le mode « danger ». Les épaules redescendent. La respiration devient plus profonde. Le cœur cesse de courir. Mais si tu es comme moi, il a fallu apprendre à accepter ce repos et à ne pas le ressentir comme un danger. Parce que quand je commençais enfin à souffler, une petite voix me murmurait parfois :
« Et si quelque chose arrivait pendant que tu te reposes ? »
« Seras-tu encore capable de réagir ? »
« Ne vaut-il pas mieux rester en alerte ? »
Comme si la vigilance était devenue une manière d’aimer.
Comme si baisser la garde revenait à abandonner ceux que j’aime.
Alors non, le repos n’est pas toujours aussi simple qu’on l’imagine. Même pendant les vacances ! Il est parfois plus facile de continuer à fonctionner, à ignorer la fatigue, à ne pas oser demander de l’aide que de prendre le risque de rien faire, de baisser les défenses, de respirer profondément. Parfois, on n’a personne pour nous aider, on porte tout toute seule, parfois, on se doute que l’aide que l’on recevra nous donnera plus de travail au long terme, parfois, on se dit que personne ne saura s’occuper de notre aidé comme nous ou encore nous ne sommes pas sûre que les autres nous aimerons encore si nous commençons à poser des limites, à exprimer des besoins ou encore à dire non. Et pourtant, dans les vacances que nous avons, ces vacances qui ne sont pas des vacances idéales, ni de rêve, ni même peut-être photogéniques, nous pouvons nous créer des petits espaces d’oasis.
Oui, notre charge mentale nous suit en vacances.
Oui, nos attentes, nos espoirs, nos non-dits sont aussi du voyage.
Oui, la fatigue et les soucis se sont glissés dans nos bagages mais cela ne nous empêchera pas d’oser chercher nos oasis !
Une oasis n’est pas un immense paradis.
C’est un endroit où l’on retrouve un peu d’eau, un peu d’ombre, un peu de vie avant de reprendre la route.
Pour certaines, ce sera une heure pendant laquelle quelqu’un prendra enfin le relais. Pour d’autres, un café seule le matin avant que les autres se lèvent. Une promenade, un livre lu par petits morceaux, une discussion entre adultes, quelques minutes de silence.
Ce ne sont pas de grandes choses.
Mais elles ont le pouvoir de nous remettre doucement en vie. Tout comme une perfusion nous rend au compte-goutte le liquide qui nous a manqué, les forces reviennent petit à petit.
Et j’ai appris que les oasis n’apparaissent pas par hasard, de manière inattendue. Il faut parfois les préparer. Les demander. Les protéger. Oser dire :
« Je fais partie du voyage et j’aimerais que ces vacances soient aussi les miennes. »
Je sais bien que certaines d’entre vous pensent déjà : « C’est facile à dire… »
Et vous avez raison. La réalité n’est pas de notre côté !
Nous pourrions parler pendant des heures des problèmes, du manque de moyens, de solutions de répit pour les familles aidantes, du peu de solutions existantes, du déni sociétal et surtout politique de ce que coûte vraiment notre vie d’aidant.
Tout cela est réel.
Tout cela mérite d’être entendu.
Et nous devons continuer à nous battre pour que les choses changent.
Mais pendant que nous menons ce combat, nous avons peut-être encore une petite liberté.
Celle de chercher, au milieu de notre désert, quelques oasis.
Pas parfaites.
Pas spectaculaires.
Mais simples et vivifiantes.
Nous en avons besoin, nous pouvons nous autoriser à faire des arrêts. Ce repos, ces moments qui nous ressourcent deviendront l’énergie qui nourrira notre activisme, notre marche quotidienne. Les vacances ne sont pas seulement une récompense après une année difficile. Elles sont aussi ce qui nous permet de reprendre la route. Quand on fait une pause dans une oasis, non seulement nous apaisons notre soif mais nous pouvons aussi faire quelques réserves pour la route. Il y a deux ans, assise sur la plage, j’ai vécu un de ces moments de repos et de répit qui me font encore sourire aujourd’hui et dont mon thérapeute a été très fier. C’était en début de soirée, les filles étaient encore dans l’eau, Christoph lisait, le pic-nic du soir était prêt, j’étais tout simplement assise sur le sable. Et je ne faisais rien, sauf caresser le sable, prendre les petits galets en main, toucher leur surface si lisse et si douce, adoucies par la force de la mer. Il n’y avait rien dans ma tête, le temps glissait et je me remémorais de cette phrase que Martha Beck a souvent prononcée lorsqu’elle parlait de son livre « la voie de l’intégrité : le chemin vers soi » : « là où tu es maintenant, c’est là où tu es censé être, là, maintenant ». Comme un mantra, cette phrase m’a aidée à vivre des moments de repos : être là où je suis, maintenant, sans fuir vers l’avant, sans organiser le retour au quotidien, en laissant un instant l’avenir prendre soin de lui-même. Être là, le postérieur dans le sable, la main qui joue dans les galets et les poumons et le cœur qui se remplissent de l’air de la mer. Un souvenir comme un trésor, comme un refuge. Un moment habité au milieu du chaos de mes vacances de proche aidante, mon oasis !
Et tu sais ce qui me touche le plus ?
Lorsque nous nous autorisons ces moments de repos, de répit ou de joie, nous faisons bien plus que prendre soin de nous.
Nous transmettons quelque chose.
Nous disons à nos enfants, à notre proche aidé, à notre famille :
« Tu as le droit, toi aussi, de respirer. »
« Tu as le droit de te reposer, même si le combat n’est pas terminé. »
« Tu as le droit de vivre pendant que tu prends soin de ceux que tu aimes. »
C’est ce que j’aimerais que mes filles apprennent aussi. Que ce ne soit pas qu’un beau discours théorique mais qu’elles puissent m’observer le vivre. Qu’elles me voient négocier des moments de répits, me débattre pour que mes moments de repos soient réels, qu’elles me voient lire (même si ce n’est qu’un livre avec une petite boulangerie en bord de mer), qu’elles remarquent que j’ai gardé le goût du savoureux et que peu importe si les vacances approchent ou pas, que je me trouve des îlots de calme juste pour moi : mes oasis ! Parce que j’aimerais qu’elles en héritent !
Alors cet été, je ne te souhaite pas des vacances parfaites.
Je te souhaite quelques oasis.
Quelques instants suffisamment habités pour retrouver un peu de souffle.
Quelques moments où ton cœur pourra enfin déposer son sac.
Autorise-toi des moments habités spécialement par le repos, des moments pour toi, des moments où tu ne portes personne, respire, trouve ton oasis, découvre tes étincelles de vie, ces moments qui rafraîchissent ton âme et remplissent ton cœur.
Et peut-être aussi le courage de te rappeler une chose que j’ai moi-même mis longtemps à comprendre :
Toi aussi, tu fais partie du voyage et tu mérites tes propres oasis !



