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Parents vieillissants

Tu n’as pas vu venir la fatigue

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Tu ne l’avais pas vu venir. Pas vraiment. En tout cas pas comme ça.

Et pourtant, les signes étaient là, faibles, discrets, presque invisibles. Tu étais concentrée sur lui, sur elle, sur eux. Ton enfant qui a besoin de ses médicaments à heure fixe, les réveils en pleine nuit pour calmer ses crises, ton conjoint dont la douleur te tient éveillée, ton parent qui oublie, tombe, a besoin d’aide pour se laver, s’habiller, prendre ses repas… Chaque jour, tu as enfilé ton armure d’aidante, prête à affronter ce que personne d’autre ne pouvait affronter à ta place.

Concentrée sur les besoins de ton aidé, tu n’as pas vu que ton corps, ton cœur et ton esprit ont aussi des limites.

Tu te souviens de ces réveils à 5 heures du matin, quand tu te lèves avant tout le monde pour préparer les médicaments, la chaise roulante, le petit-déjeuner, les affaires de chacun. De ces nuits hachées où tu te réveilles toutes les heures pour vérifier que ton proche va bien, calmer un cauchemar ou gérer une chute. Et le lendemain, tu enchaînes : courses, lessive, ménage, rendez-vous médicaux, coups de téléphone, démarches administratives à initier, repas à préparer… comme si tout était urgent et que tu n’avais pas le droit de t’arrêter.

Tu n’avais pas vu que ce marathon-là te grignotait peu à peu.

Tu n’avais pas vu la fatigue qui s’installe quand tu aides ton proche à se lever, à marcher, à se déplacer dans la maison, quand tu l’assistes aux toilettes ou que tu ajustes son fauteuil. Tu n’avais pas vu les tensions dans ton dos et tes épaules accumulées au fil des soins, des gestes répétés, des positions inconfortables et de l’attention constante que tu donnes.

Tu n’avais pas vu les repas avalés sur le pouce, debout dans la cuisine entre deux tâches, la fourchette dans une main, le téléphone dans l’autre. Les plats surgelés qui te servent de repas parce que « tu n’as pas le temps » ou parce que « ce n’est pas prioritaire ». Tu n’avais pas vu les rendez-vous annulés avec tes amies, les cafés que tu te promettais et que tu reportais toujours, les livres que tu voulais lire et que tu n’as jamais ouverts.

Tu n’avais pas vu toutes ces petites choses : les piles de vêtements sales qui restent dans le panier, le courrier que tu laisses s’empiler, la vaisselle qui attend, les papiers administratifs qui s’entassent… 

Et puis un jour, la vague t’a frappée de plein fouet.

La fatigue te cloue au canapé : ton corps se fait lourd, ton esprit embrouillé, et les larmes montent sans prévenir. Et là, tu comprends : tu n’avais pas vu. Tu n’avais pas vu que tu n’en pouvais plus de continuer comme ça.

Chère Fabuleuse, cette vague qui t’assaille et te laisse K.O, ce n’est pas une faiblesse. Ce n’est pas un échec. C’est la réalité d’un rôle exigeant. Chez les Fabuleuses aidantes, nous répétons souvent qu’être aidante, c’est courir un marathon, pas un sprint. Et un marathon, ça se prépare, ça se gère sur le long terme. On ne court pas sans eau, ni pauses, ni entraînement, ni supporters sur le bord de la route.

Ce texte est là pour te tendre un miroir doux mais le plus honnête possible. Oui, tu es fabuleuse dans ce que tu donnes chaque jour. Mais être fabuleuse ne signifie pas qu’il te faudrait être extraordinaire, surhumaine ou encore inépuisable.

Tu peux oser te dire :

  • « Aujourd’hui, je délègue la douche ou le repas à quelqu’un d’autre. » Même si ce n’est pas exactement fait comme toi tu le ferais, même si ton perfectionnisme te crie que c’est mieux si c’est toi.
  • « Je prends dix minutes pour moi. » Dix minutes de silence, de respiration, de méditation, de musique. Dix minutes à ne penser qu’à toi, même au milieu de la tempête.
  • « Je dis non à cette visite. » Parce que ton corps a besoin de repos, parce que ton esprit est saturé, parce que parfois tu n’as tout simplement pas la force de sourire pour cacher ta fatigue.
  • « Je me fais accompagner. » Par un professionnel, par un proche, par une association. Il n’y a pas de honte à accepter de l’aide. Tu le sais bien : un aidant isolé est un aidant en danger.
  • « Je prends soin de ma santé. » Un rendez-vous chez le médecin, un massage, un temps de sport doux, un café avec une amie, un bain chaud… Chacun de ces moments n’est pas un luxe : c’est une bouée de sauvetage pour continuer à tenir. Un moyen de recharger tes batteries pour tenir sur la durée.

Regarde autour de toi :

  • La lessive que tu fais en pensant à tout le linge qui attend encore ;
  • Le frigo que tu remplis à la va-vite, sans même avoir le temps de t’asseoir pour un vrai repas ;
  • Les dizaines de rendez-vous médicaux à planifier, parfois plusieurs par semaine, à gérer avec précision ;
  • Les médicaments à donner, à noter, à surveiller, souvent plusieurs fois par jour ;
  • Les petites crises imprévues : une chute, une agitation, un malaise, un coup de colère ;
  • Les démarches administratives à honorer, souvent épuisantes, souvent invisibles pour ceux qui ne vivent pas ton quotidien.

Tu cours partout, tu gères tout, tu anticipes tout.

Mais tu peux respirer entre chaque vague. Tu peux te créer des bulles d’oxygène dans ce quotidien exigeant qu’est le tien :

  • Trois respirations profondes avant d’ouvrir la porte de la chambre ;
  • Une marche seule dans le quartier, pour sentir l’air et oublier l’urgence un instant ;
  • Une chanson qui te fait sourire ou pleurer, mais qui te rappelle que tu es vivante ;
  • Un carnet pour écrire tes frustrations, tes petites victoires, tes émotions ;
  • Une sieste volée, même de quinze minutes, parce que ton corps en a besoin ;
  • Demander à quelqu’un d’accompagner ton proche le temps d’un rendez-vous pour toi ou d’une pause avec toi-même ;
  •  Accepter que la maison ne soit pas parfaitement rangée, que la vaisselle ou le linge resteront parfois en attente, et que ce n’est pas grave.

Ces gestes ne sont pas égoïstes. Ils sont indispensables. Ils t’aident à tenir sur la distance, à continuer d’aimer et d’accompagner ton proche sans t’effondrer.

Chère Fabuleuse aidante, oui, tu es courageuse, oui, tu es dévouée. Personne ne peut dire le contraire.

Mais regarde aussi ton besoin de pause, ton besoin d’air, ton besoin de “toi”. Parce que si tu t’oublies trop longtemps, la vague te rattrapera et elle te frappera encore plus fort. Et ce que tu donnes risque alors de s’effacer sous le poids de ton épuisement.

Tu as le droit de dire « je ne peux pas » sans culpabiliser. Tu as le droit de poser tes limites. Tu as le droit de demander de l’aide. Tu as le droit de respirer.

Et un jour, tu te souviendras de ce moment où tu as enfin vu l’épuisement arriver, où tu as choisi de prendre soin de toi avant d’être engloutie par la vague de l’épuisement. Ce jour-là, tu seras encore plus forte, encore plus présente pour ceux que tu aimes, et surtout, encore plus toi-même.

Tu n’avais pas vu. Mais maintenant, tu peux voir. Et voir, c’est commencer à te sauver toi-même.



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Cet article a été écrit par :
L’équipe des Fabuleuses aidantes

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