Il est 7 h. Le soleil n’est pas encore levé, et toi tu es déjà debout.
Le café que tu as préparé fume dans la tasse, et tu te diriges vers la chambre de ton conjoint. Les yeux encore lourds de sommeil, il tente de se lever ; toi, tu ajustes doucement son coussin derrière son dos. Le parfum du café chaud flotte dans la cuisine, et tu entends ton enfant t’appeler depuis le couloir pour savoir si son goûter est prêt. Malgré la fatigue, tu lui tends son bonnet, puis tu files à la salle de bain pour vérifier que ton parent dépendant a pris ses médicaments. Tu passes d’une tâche à l’autre, les mains et l’esprit en mouvement, sans un instant de répit. Et ton café a refroidi.
Quelques minutes plus tard, ton enfant t’apporte un dessin froissé qu’il a fait en cachette hier soir. Il y a deux grands soleils jaunes et un chat vert, et tu ne peux t’empêcher de sourire en le voyant expliquer sérieusement que le chat adore le soleil. Dans ce petit moment suspendu, quelque chose se passe en toi : ton cœur se réchauffe malgré la fatigue, un petit frisson de joie traverse ton corps.
Tu sors un instant sur le balcon.
L’air frais de la matinée caresse ton visage, un oiseau chante dans le jardin, et tu fermes les yeux quelques secondes, simplement pour respirer. Tu observes les gouttes de rosée sur les feuilles et la lumière du soleil qui joue avec les branches. Quelques instants à toi, volés au quotidien, mais si précieux. C’est dans ces micro-moments que la vie te rappelle que tu es vivante, que tu existes bien au-delà des obligations et des tâches qui font ton quotidien d’aidante.
Plus tard, en préparant le déjeuner, ton conjoint essaie maladroitement de t’aider à couper les légumes. Tu ris doucement de sa maladresse, et lui aussi sourit.
Ou alors, ton père te regarde et t’offre un regard de gratitude silencieux, un de ces regards qui pèsent plus que mille mots.
Ton enfant revient de l’école, les yeux brillants de mille petites aventures qu’il a vécues. Il raconte ses découvertes, la nouvelle poésie qu’il doit apprendre et les jeux dans la cour avec ses copains. Ces instants, même tout simples, t’ancrent dans la beauté du quotidien et dans la chaleur des liens qui vous unissent.
Tu passes ensuite quelques minutes à plier le linge. Tout droit sortis du sèche-linge, les habits sont chauds, encore imprégnés de l’odeur de lessive, et tu glisses tes mains sur le tissu, attentive à sa douceur. Dans ces gestes tout simples, que tu répètes quotidiennement sans même en avoir conscience, il y a de la lumière. Et c’est dans ces instants volés au quotidien que tu peux entendre ces mots :
Chère Fabuleuse, tu as encore droit à la joie.
Peut-être que le bonheur est un mot que tu as banni de ton quotidien. Mais le bonheur, qu’est-ce que c’est ? Demandons un peu aux philosophes. Selon Aristote, c’est un état de plénitude durable, le fruit d’une vie menée en accord avec ses valeurs et sa raison. Spinoza en parle comme d’une sérénité profonde, que l’on ressent lorsque l’on comprend le monde et sa place dans celui-ci. Kant, lui, voit le bonheur comme un idéal que l’on poursuit, jamais totalement atteignable. Autrement dit, le bonheur est vaste, souvent abstrait, parfois même insaisissable… pas étonnant qu’il puisse te sembler bien loin du tumulte de tes journées à cent à l’heure.
La joie, elle, est immédiate et fugace. La joie s’attache aux sensations. Elle surgit dans un éclat de rire, un sourire, un parfum, une couleur, le souffle chaud d’un café, dans le geste tendre d’un enfant ou d’un proche.
La joie ne demande pas de conditions idéales, elle n’attend pas la perfection.
Tu connais peut-être ce vieux refrain : « Même le plus noir nuage a toujours sa frange d’or. » La joie est la frange d’or qui borde le nuage noir, prête à illuminer ton cœur. Même dans les journées objectivement les plus pourries, elle est là, à portée de main, accessible dans chaque instant que tu observes et que tu laisses pénétrer dans ton cœur, ton cœur parfois blindé sous ta carapace d’aidante.
Rappelle-toi la frange d’or dans le nuage noir.
Même lorsque le linge s’accumule, que les tâches de ta to-do list semblent ne pas avoir de fin et que la fatigue pèse si lourd sur tes épaules, ces instants existent. Peut-être dans le parfum du café, dans la chaleur d’un regard, dans le rire d’un enfant qui se glisse entre tes bras, dans le bruit des oiseaux au petit matin, ou simplement dans un rayon de soleil qui traverse la pièce. Chaque petit éclat de vie est un rappel que la joie est présente, si tu la laisses passer la porte de tes sens et de ton cœur.
Alors, assieds-toi quelques instants pour observer ton entourage. Ton enfant joue tranquillement à côté de toi, inventant des histoires farfelues avec ses figurines. Tu les écoutes, et tu ris intérieurement de leurs dialogues absurdes. Ton conjoint te tend un café, maladroitement, et vous partagez un simple sourire. Ces instants, regarde-les comme des perles de lumière dans une journée assombrie par le poids de « je dois », des « il faut que », des « je n’ai pas le temps ».
Chère Fabuleuse aidante,
Deviens observatrice ! Commence par t’accorder un instant, rien qu’un souffle, un petit moment pour remarquer tout ce qui se passe autour de toi et en toi. Et souris, même pour rien, même pour toi toute seule.
Et puis célèbre toutes les petites victoires quotidiennes que tu remportes :
- ce dossier envoyé à la MDPH en temps et en heure,
- ce rendez-vous obtenu chez ce nouveau professionnel de santé,
- ce progrès chez ton proche dont tu ne soupçonnais pas qu’il pourrait encore se produire,
- cette soirée qui s’est passée sans cris…
Ces petites victoires sont autant de phares dans la mer agitée de ton quotidien, dans la nuit parfois trop sombre de la charge que tu assumes. Et ces lumières ont le pouvoir de transformer la routine en magie.
Chère Fabuleuse, le bonheur n’est pas loin de toi, il ne t’est pas interdit, il n’est pas perdu à jamais ; il est là, dans les éclats de vie qui sont sous tes yeux, et il n’attend que ton regard attentif pour se révéler.
N’oublie pas : tu as encore droit à la joie.



