Après le décès de sa mère, Magalie Halley a imaginé avec sa famille une autre façon de vivre pour sa grand-mère Gratienne. Une expérience qui a transformé sa vie et nourrit aujourd’hui son engagement de designer et de pair-aidante.
Tu te présentes aujourd’hui comme designer et pair-aidante. Qu’est-ce que cela signifie pour toi ?
Ces deux dimensions font le lien entre ma vie professionnelle et mon expérience personnelle d’aidante. Le mot « designer » peut sembler éloigné du monde de l’aide. Pourtant, pour moi, le design consiste à observer un environnement, à comprendre les besoins et à imaginer des réponses qui soutiennent la vie des personnes. Ce qui m’intéresse, ce sont les liens entre les personnes, leurs usages et les lieux qu’elles habitent. Aujourd’hui, avec AIMOTIF, je mets cette compétence au service des personnes âgées, des aidants et des professionnels qui les accompagnent. Je contribue à créer des lieux de vie plus chaleureux et plus vivants, dans lesquels chacun peut trouver sa place. Mon expérience d’aidante nourrit cette façon de travailler.
Je crois beaucoup aux rencontres joyeuses et lumineuses, à ce qu’elles produisent entre les êtres. C’est aussi ce que j’ai envie de remettre au cœur des lieux de vie.
Comment es-tu arrivée sur ce chemin de l’aidance ?
Tout a commencé en 2015, après le décès de ma mère. Ma grand-mère, Gratienne, était alors âgée et avait une santé fragile. Elle vivait en région parisienne et bénéficiait déjà d’aides à domicile, notamment pour la toilette et le ménage. Ma mère faisait ses courses.
Après la disparition de ma mère, ma sœur et moi avons pris le relais. Nous ne nous sommes pas réveillées un matin en nous disant : « Nous sommes aidantes. » Nous avons simplement fait ce qui nous semblait nécessaire pour ne pas laisser notre grand-mère seule.
Au départ, je me voyais comme une petite-fille qui cherchait des solutions pour sa grand-mère. Puis j’ai commencé à prendre en charge des démarches administratives, à être en relation avec les professionnels du soin, à suivre l’évolution de sa santé et à l’accompagner dans certaines décisions. Mon regard a changé lorsque j’ai commencé à lire des articles sur l’aidance. Je me suis reconnue dans ce que je lisais. Ce que je vivais avait un nom, et je n’étais pas seule à traverser ce type de situation.
À quel moment l’idée d’un nouvel habitat pour ta grand-mère est-elle apparue ?
Nous voulions qu’elle puisse continuer à vivre dans de bonnes conditions, dans un environnement sécurisant, tout en conservant le plus possible son autonomie. Nous avons commencé par nous demander : comment veut-elle vivre ?
Cette question a été fondamentale. Au-delà d’un logement adapté, il fallait partir de ses envies à elle. Nous avons alors imaginé son installation en Charente, à proximité de mon père.
Le projet a abouti à la création de ce qui est devenu « La Maison de Gratienne » : un petit logement indépendant d’environ 36 m², aménagé dans un ancien garage. L’objectif était que ma grand-mère puisse avoir son chez-soi, tout en étant suffisamment proche de nous.
Ce projet a commencé à prendre forme dès 2016 et Gratienne a finalement pu s’installer dans sa petite maison en 2017.
Tu insistes sur le fait que ta grand-mère devait rester actrice des décisions. Pourquoi était-ce si important ?
Parce que c’était sa vie. C’est peut-être évident à dire, mais dans la réalité de l’aidance, on peut très vite prendre des décisions parce qu’on pense savoir ce qui est bon pour l’autre. On veut bien faire, on veut aller vite, on veut sécuriser. Et progressivement, on peut oublier de demander à la personne ce qu’elle souhaite.
Je me souviens notamment de son armoire. Dans l’aménagement de ses 36 m², j’avais imaginé la remplacer par un meuble que je trouvais plus adapté. Mais elle voulait garder son armoire. Sur le moment, je me suis dit qu’elle prenait beaucoup de place. Puis j’ai compris qu’elle avait une valeur pour elle.
Nous l’avons donc gardé.
Cela peut paraître anecdotique, mais ce sont précisément ces petits choix qui permettent à une personne de continuer à habiter réellement chez elle. Un lieu de vie doit aussi raconter quelque chose de celui ou celle qui l’habite.
Qu’est-ce que cette expérience a changé dans ta manière de concevoir ton métier ?
Énormément de choses. J’étais designer dans le secteur automobile depuis dix-sept ans. Je travaillais notamment autour de l’innovation, de l’esthétique et de la fonctionnalité. L’expérience avec ma grand-mère m’a ouvert une autre porte.
Je me suis demandé : et si je mettais mes compétences de designer au service de la vie quotidienne des personnes âgées et de ceux qui les accompagnent ?
Avec ma grand-mère, j’ai compris combien un logement pouvait favoriser l’autonomie, donner envie de rencontrer les autres, sécuriser sans enfermer. Tout est parti de cette question du lieu de vie et de la vie que l’on a envie d’y vivre. C’est ce regard que je développe aujourd’hui avec AIMOTIF et à travers le message « Vieillir en couleur ».
Pour moi, cela signifie pouvoir continuer à exprimer ses goûts, ses envies et sa personnalité en vieillissant. La couleur, les matières et les objets familiers contribuent à se sentir chez soi. Il s’agit aussi de préserver une place pour le plaisir, les rencontres et les choix du quotidien, même lorsque la fragilité est là.
J’accompagne cette démarche avec les personnes âgées, leurs familles et les professionnels, en cherchant avec eux les changements possibles, parfois très simples. Un chez-soi qui prend soin de soi, cela se construit aussi dans ces détails.
Comment avez-vous appris à accompagner Gratienne sans qu’une seule personne porte tout ?
Avec ma grand-mère, j’ai découvert toute la complexité de cette position d’aidante. Il fallait gérer la dimension familiale, mais aussi la dimension émotionnelle. Il fallait pouvoir communiquer lorsque nous étions frustrés, en colère ou inquiets, défendre ses intérêts tout en préservant les relations entre nous.
J’ai appris à ne pas rester seule face aux décisions. Dans les situations médicales qui soulevaient des questions, lorsque le temps le permettait, j’en parlais avec mon père et ma sœur. Je leur exposais les faits ; ils pouvaient exprimer leurs émotions, leurs inquiétudes ou leur point de vue. Cela permettait de faire redescendre la pression.
Dans notre famille, chacun avait sa place et ses possibilités. Les auxiliaires de vie intervenaient plusieurs fois par jour, mon père passait chaque matin, ma sœur gardait le lien à distance et mes visites rythmaient notamment les week-ends. Cette organisation familiale et professionnelle nous permettait de faire face aux imprévus.
Pour moi, c’est cela, l’aidance partagée : construire ensemble une organisation dans laquelle chacun contribue selon ses possibilités, avec la personne accompagnée. Cela rejoint aussi mon métier : créer les conditions pour que les personnes puissent coopérer.
Et toi, comment as-tu trouvé ton équilibre pendant cette période ?
Je n’ai pas toujours su le trouver. J’ai notamment eu besoin d’être accompagnée dans le deuil de ma mère et dans tout ce que cette disparition avait provoqué dans ma relation avec ma grand-mère. J’ai rencontré un psychologue, ce qui m’a permis d’avoir un espace à moi, dans lequel je pouvais exprimer librement des émotions parfois très fortes. J’ai aussi fréquenté un Café des aidants. J’y ai découvert la diversité des situations d’aidance : les âges, les histoires, les difficultés, les façons d’accompagner. Cela m’a permis de prendre conscience que chaque relation d’aide est singulière. Et surtout, je me suis rendu compte que parler avec d’autres aidants pouvait soulager.
Qu’est-ce que tu as appris de plus important en étant aidante ?
Que nous allons tous, d’une manière ou d’une autre, être confrontés à la difficulté, à la vieillesse, à la maladie, à la perte ou à la mort. Je ne peux pas changer cela. En revanche, j’ai découvert que certains liens, certains moments de joie et le soutien des autres pouvaient m’aider à traverser ces périodes.
J’ai appris l’importance de cultiver les bons moments et les rencontres. Comme si je remplissais un réservoir dans lequel je pourrais puiser lorsque les périodes plus difficiles arriveraient. J’ai aussi appris l’acceptation : accepter ce que je ne peux pas changer. La solidarité, la bienveillance et l’amour ne suppriment pas les difficultés, mais ils permettent de ne pas les affronter seule.
Après le décès de ta grand-mère, en mars 2022, qu’est-ce qui a été le plus difficile ?
Le vide. Pendant plusieurs années, une partie énorme de ma vie avait été organisée autour d’elle : sa santé, son bien-être, les visites, les appels, les démarches. Quand elle est morte, cet espace s’est soudain retrouvé libre. On pourrait penser qu’on va être soulagé d’avoir moins de contraintes. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Pendant un an environ, j’ai dû réapprendre à occuper cet espace autrement. Il y avait des moments très concrets : les week-ends, par exemple. Je n’avais plus à aller la voir. Les vacances n’étaient plus organisées de la même façon.
J’ai commencé à faire d’autres choses, à partir en week-end, à retrouver progressivement ma vie. J’ai aussi écrit. Sur mon blog, j’ai notamment raconté ce moment où il fallait « apprivoiser la vie sans elle ». L’écriture m’a permis de mettre des mots sur ce que je traversais.
Ton blog, La Maison de Gratienne, a donc été une manière de garder une trace ?
Oui, mais pas seulement. Au départ, j’avais besoin de ne pas oublier ce que nous étions en train de vivre. Je voulais garder une trace de cette aventure avec ma grand-mère, mais aussi réfléchir à ce que signifie être aidante et à la manière dont on peut imaginer autrement les lieux de vie des personnes âgées. Le blog est devenu un espace de réflexion et de transmission. Je n’ai pas de formation médicale ou gériatrique. En revanche, j’ai ma sensibilité de designer et mon vécu d’aidante. J’observe, j’écoute, j’analyse et j’essaie de trouver des réponses qui ne rentrent pas forcément dans les cases habituelles.
Qu’est-ce que la pair-aidance représente pour toi aujourd’hui ?
La pair-aidance, c’est pouvoir partager et transmettre à partir de ce que l’on a réellement vécu. Je peux dire à une personne : « Voilà ce que j’ai vécu, voilà ce qui m’a aidée, voilà les questions que je me suis posées. »
Je partage une expérience, sans prétendre savoir ce qui serait bon pour elle.
Cette expérience peut ouvrir une porte chez quelqu’un d’autre, lui permettre de se reconnaître, de prendre conscience qu’il est aidant ou de se sentir moins seul. Et ces échanges nous permettent aussi d’apprendre les uns des autres.
On peut être encore aidant, avoir soi-même besoin de soutien et être une ressource pour d’autres. C’est aussi ce qui me donne envie de mettre mes compétences professionnelles au service de cette communauté.
Aujourd’hui, comment se traduit ton engagement professionnel ?
Avec AIMOTIF, j’accompagne des projets autour des lieux de vie des personnes âgées et des aidants. Cela peut concerner l’aménagement d’un lieu, l’évolution des pratiques ou la manière dont les personnes peuvent s’approprier leur environnement.
J’accompagne par exemple le tiers-lieu Chemins d’aidants, sur le site de l’hôpital de Châteauneuf-sur-Charente. Ce projet vise à proposer aux aidants un lieu pour être accueillis, s’informer, rencontrer d’autres personnes et trouver du soutien.
Mon travail de designer porte sur les espaces et la façon dont ils pourront être utilisés. Pour l’espace de parole, je propose notamment des aménagements qui permettent de passer d’un cercle de discussion à un atelier ou à une réunion. Les choix de mobilier, de couleurs et de matières participent à l’accueil. Je travaille ces propositions avec les partenaires du projet, en tenant compte des contraintes du lieu et des besoins auxquels il doit répondre.
En parallèle, je facilite un groupe d’aidants et de pair-aidants à Châteauneuf, dans le cadre de la Dynamique des aidants en Charente. Nous partons de situations vécues pour partager nos expériences et faire émerger des ressources utiles à d’autres aidants. À Rouillac, je coanime également des rencontres entre aidants avec une psychologue, en partenariat avec les acteurs locaux.
J’ai l’impression d’être passée progressivement de la place d’usagère à celle de partenaire. Ce que j’ai vécu comme aidante devient une expérience sur laquelle je peux m’appuyer pour contribuer à faire évoluer les choses.
Avec le recul, qu’a changé l’aidance dans ta manière de regarder les autres ?
Elle m’a rendue plus attentive aux histoires singulières, à ce qui compte pour chacun. Aujourd’hui, lorsque je réfléchis à un lieu de vie, je me demande : qui va vivre ici ? Comment cette personne veut-elle vivre ? Qu’est-ce qui lui permet de se sentir chez elle ? Et puis : où sont les autres ? Comment créer du lien sans imposer la relation ?
Ce sont des questions simples, mais elles changent le regard. Je regarde aussi mon histoire avec Gratienne avec davantage de douceur. J’ai traversé des moments difficiles, mais je mesure la chance que j’ai eue de vivre cette relation avec elle.
Quel message aimerais-tu adresser aux Fabuleuses Aidantes ?
J’aimerais leur dire de ne pas s’oublier. En tant que femme, j’ai pris conscience que j’avais été conditionnée à mettre l’autre en priorité. Or l’aidance peut devenir un terrain particulièrement propice à cet oubli de soi. On veut aider, bien faire, protéger. Et sans s’en rendre compte, on peut finir par se mettre complètement de côté.
Pour moi, l’un des apprentissages les plus importants a été d’apprendre à me mettre au centre, moi aussi. Cela permet d’accompagner autrement : être présente sans faire à sa place, soutenir sans s’épuiser, écouter sans s’effacer. C’est parfois difficile. Mais c’est essentiel.
J’ai aussi appris, peu à peu, à demander de l’aide : ouvrir une porte, laisser entrer quelqu’un, dire « je ne sais pas », « j’ai besoin d’un coup de main », « j’ai besoin de parler».
Si mon expérience peut aider une autre aidante à se sentir moins seule, à oser demander de l’aide ou à comprendre qu’elle a, elle aussi, le droit de prendre soin d’elle, alors tout ce chemin prend encore davantage de sens.
AIMOTIF : https://www.aimotif.fr/
La Maison de Gratienne : http://lamaisondegratienne.fr/



