Je t’ai vue, au bout du chemin, tenant la main de ton fils, grand, adulte, au regard un peu perdu, la tablette de communication dans la sienne. Je t’ai vue, toi, le regard serein, le pas sûr, calme. Être maman aidante, c’est ton quotidien, ton rythme, ton paysage. Je t’observe un instant. Tu es tranquille, sereine, simplement toi, main dans la main avec ton enfant, en chemin. Je connais l’envers du décor et ce chemin est bien souvent escarpé, si souvent difficile mais tu es là, si tranquille, tu rayonnes.
Ça m’a touchée, j’ai souri, juste pour moi.
Je t’ai vue, pousser le fauteuil de ta maman. Elle, bien installée au chaud sous une couverture, un foulard autour des boucles de sa permanente un peu bleutée, souriante de voir la mer, de sentir l’air iodé, d’observer les mouettes s’attaquer aux frites des touristes. Je t’ai vue te pencher, parler, descendre la rampe de la digue, aller jusqu’au sable. Je t’ai vue suer, diriger au mieux la chaise roulante dans les tournants, j’ai vu tes yeux briller de vivre ce moment partagé, avec ta maman, encore une fois. Être enfant aidante, c’est ton quotidien, ta vie, encore un peu, beaucoup, tu veux lui donner bon goût, le goût du sel et de la mer.
Ça m’a touchée, j’ai souri, juste pour moi.
Je t’ai vu pédaler pour deux, laisser à ton grand enfant la joie de penser qu’il était bien au volant de votre embarcation. Je t’ai vue le motiver, le célébrer, j’ai entendu ses cris de joie, le balancement de ses mains, de son corps, les sursauts de joie. J’ai vu toute la force que tu donnes pour accompagner cet adolescent, devenu presque plus grand et plus lourd que toi. Tu es un papa aidant, un papa gâteau et tu le seras toujours et chacun de tes muscles connaît le poids de votre quotidien, la force qu’il te faudra encore et encore pour prendre soin de lui, le regard digne, la tête haute, les bras remplis d’amour pour ce jeune homme qui restera toujours un peu un enfant.
Ça m’a touchée, j’ai souri, juste pour moi.
Je t’ai vue, grande sœur en or, courir main dans la main avec ta petite sœur porteuse de trisomie 21 dans la mer, sauter au-dessus des vagues, rire du froid, tenir sa main un peu plus fort quand elle avait peur. Je t’ai vue l’emballer dans ton gilet pour qu’elle n’ait pas froid, la serrer contre toi pour la réchauffer, poser ta tête sur ses genoux pour faire ensemble quelques mots mêlés. Je t’ai vue, les yeux émus de fierté, de tendresse et d’espoir pour cette petite sœur différente qui dicte parfois la mélodie de tes vacances d’été. Grande sœur aidante, courageuse et douce, qui n’a pas choisi son rôle mais qui n’hésite pas à l’assumer, à adapter sa cadence aux pas de sa cadette, pour que la route semble moins longue.
Ça m’a touchée, j’ai souri, juste pour moi.
Mais j’ai aussi versé une larme.
Parce qu’au-delà de ce que l’on voit, il y a les aléas du quotidien, ceux qui piquent les yeux, qui nous poussent à bout, qui demandent plus que ce que nous pouvons donner, qui nous stoppent en chemin, qui nous rappellent âcrement : qu’être aidant, c’est parfois éreintant, crevant, décevant, frustrant.
J’ai eu le cœur serré.
Parce qu’au-delà de ces moments précieux et presque doux, il y avait probablement déjà eu mille et un détails, essais, échecs ce jour-là. Parce que la société bloque nos routes, parce que nos aidants ont leur caractère, leurs bonnes et leurs mauvaises journées, parce qu’on a beau être aidant, on est bien humain au fond, si limité, si gauche aussi parfois, si têtu souvent !
J’ai eu envie de crier, d’applaudir, de rameuter la foule.
Parce que dans ces quelques moments, j’ai vu toute la force de notre humanité, la beauté dans la fragilité, la force du lien, les sourires dans les yeux de ces personnes. J’avais envie de crier « regardez, observez, apprenez ! ». Ces vies ne sont pas des drames. Ces moments sont en or. N’ayez pas peur, approchez ! Il y a plus à la vie que des vacances 5 étoiles, que le luxe et que les doigts de pieds en éventail. Ne détournez pas le regard quand la chaise roulante passe, quand un grand jeune homme rit bizarrement, quand sa maman sourit, quand les sœurs marchent têtes hautes, si fières.
Ne détourne pas le regard, apprends à voir les sourires, à voir au-delà du sourire, à entendre au-delà des soupirs.
Ose regarder dans les cœurs en chantier, dans le quotidien en travaux des familles aidantes qui t’entourent.
Trouve-y le beau bien caché, tous les trésors à cueillir et les dentelles de larmes qui coulent parfois.
Va sur les barricades pour ces familles, pour qu’elles soient vues, soutenues, appréciées !
Apprends à aimer la différence, à célébrer leur présence, à faire écho de leurs besoins, fais-leur la courte échelle, pour qu’ils n’aient pas à se faire petits mais qu’ils puissent enfin un peu briller, à la hauteur de tout ce qu’ils accomplissent.
Alors, oui, cet été, je t’ai vue, toi, chère fabuleuse aidante, et tu m’as émue, tu m’as bouleversée. Je t’ai vue et je me suis reconnue : derrière les sourires, les soupirs, derrière les soupirs, les rêves, derrière les rêves, les rides, derrière les rides, la force et derrière la force quelques larmes parfois, derrière les larmes, l’immense amour ! Cet amour qui porte et qui soutient notre humanité, comme les charpentes des plus belles cathédrales. Parce qu’au fond, c’est bien cela que les familles aidantes sont : la charpente d’humanité qui porte notre société et qui offre soutien et sécurité à ceux qui en ont besoin. Je t’ai vue, ça m’a touchée, alors merci !



