Enfants extraordinaires

Et si nous n’étions plus là ?

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C’est une question qui nous hante, même si nous n’osons pas toujours la formuler à voix haute. Cette question nous serre la gorge pendant les nuits blanches, elle nous rattrape dans les salles d’attente, elle surgit à la moindre alerte de santé ou au détour d’une conversation :

« Que va-t-il devenir si nous ne sommes plus là ? »

Toutes, nous connaissons cette question vertigineuse. Certaines d’entre nous accompagnent un enfant porteur de handicap et s’imaginent en tremblant le jour où elles ne seront plus à ses côtés pour traduire ses besoins, apaiser ses crises, porter sa vie quotidienne. Elles pensent à tous ces gestes que personne ne pourra jamais répéter exactement comme elles : la façon de calmer une colère, de préparer un repas adapté, de trouver les mots justes pour soulager une inquiétude. Personne, pensons-nous, ne pourra le comprendre comme nous.

D’autres veillent sur un conjoint malade et redoutent de disparaître avant lui. Qui reprendra les gestes du quotidien ? Qui saura anticiper les crises, rappeler les rendez-vous médicaux, gérer les traitements avec la même vigilance ? Qui pourra lui parler avec la patience et la tendresse qu’il a toujours connues ? Même dans les rares instants de pause, ces questions continuent de nous suivre.

D’autres encore s’occupent d’un parent âgé et redoutent le moment où elles ne pourront plus assurer le quotidien.

Qui prendra le relais ?

Qui saura gérer les gestes, les décisions et la surveillance de chaque jour ? Elles imaginent leur parent seul, incapable de gérer, perdu dans les démarches administratives ou médicales, et cette projection déclenche une peur difficile à apaiser.

Nous partageons cette peur parce que nous savons combien notre rôle est central dans le quotidien de ceux que nous accompagnons. Cette responsabilité constante est lourde à porter. Elle donne parfois l’impression que tout dépend entièrement de nous, et que personne ne pourra jamais faire “comme nous”. Nous sommes à la fois indispensables et fragiles, conscientes de nos limites, mais incapables de nous délester entièrement du poids de la vigilance.

Alors, nous continuons. Chaque jour, nous tentons de concilier nos vies personnelles et professionnelles avec les exigences quotidiennes de ceux qui dépendent de nous, souvent au prix de notre énergie. Et malgré tous ces efforts, l’angoisse demeure. Parce qu’il est impossible de tout verrouiller. Parce que la vie ne se contrôle pas. Même en anticipant au mieux, rien n’est jamais sûr. Et pourtant, nous persistons, car faire marche arrière serait tout simplement inenvisageable.

Alors nous essayons de nous répéter des phrases toutes faites : « Fais confiance ! », « D’autres prendront le relais », « Tout ira bien ». Mais nous savons qu’elles ne suffisent pas. Elles ne calment pas cette inquiétude qui colle à la peau.

Ce que nous pouvons faire, en revanche, c’est ne plus la porter seules. 

Oser dire cette peur. La partager avec d’autres qui comprennent… d’autres Fabuleuses aidantes. Chercher des relais, même imparfaits. Préparer un peu les choses, autant qu’il est possible de le faire : écrire nos consignes, transmettre nos savoirs, nommer nos priorités, créer des routines qui pourront continuer en notre absence. Et accepter qu’il existera toujours une part qui échappe à notre contrôle et à nos efforts.

Nous pouvons aussi nous rappeler que nos aidés ne sont pas que fragiles. Ils portent en eux des ressources que nous ne soupçonnons pas toujours, parce que nous les accompagnons au quotidien. Nous voyons souvent leurs limites, mais moins leurs capacités à s’adapter, à recevoir l’aide d’autres que nous, à se relever après une difficulté. Ils ont en eux des traces de ce que nous avons semé, et ces traces comptent.

Car au fond, ce que nous laissons derrière nous n’est pas seulement une organisation pratique. 

C’est une empreinte invisible : nos gestes répétés, notre vigilance, les repères que nous avons créés. Cette empreinte ne s’inscrit pas sur un papier ou un carnet, mais elle est bien réelle. Elle donne un cadre, un rythme, une sécurité qui pourront continuer, même en notre absence.

Alors oui, la question reste. Elle ne disparaît pas. Mais elle peut se transformer. « Que va devenir notre aidé ? » devient alors aussi : « Quelle force avons-nous déjà déposée en lui, qui survivra à notre absence ? »

Soyons-en sûres : chaque geste, chaque attention, chaque repère que nous créons aujourd’hui restera. Ce que nous aurons semé demeurera.



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Cet article a été écrit par :
L’équipe des Fabuleuses aidantes

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