Je me souviens très précisément de l’annonce de chaque diagnostic de ceux dont j’ai été l’aidante : mon mari, mes parents, mon fils. Dans la mesure où il s’agissait de maladie et non d’accident, la vie quotidienne de mes proches n’a pas basculé en une seconde. Cela a pu être quelques jours, semaines ou mois selon les pathologies. Mais avant même que les gestes du quotidien ne deviennent impossibles, bien avant les nuits écourtées, les appels intempestifs ou les démarches administratives, est apparu un autre fardeau, discret :
ma charge mentale invisible de l’attente de la dépendance.
On parle souvent du burnout des aidants, mais beaucoup moins de cette période où l’aidante prépare son armure de combat avant même de la revêtir.
C’est ce qu’on appelle l’aidance anticipée.
Ce sont des femmes — des mères, des filles, des épouses, des sœurs — qui « se préparent à aider ». Elles anticipent, observent, s’inquiètent. Et parfois, elles se sentent déjà épuisées.
Dès l’annonce d’un diagnostic ou même d’un signal d’alerte — « on ne sait pas encore », « les signes sont légers » — la dynamique change. La future aidante devient vigie, la mère devient « mère veilleuse ».
« Je guette les oublis, je redoute le silence de ma mère au téléphone… J’ai l’impression d’être en alerte permanente, sans pouvoir vraiment intervenir… Je n’arrive pas à prendre un autre engagement au cas où », confie « Cécile », 52 ans, dont la mère a reçu un diagnostic « d’une légère atteinte de l’hippocampe, » prélude de la maladie d’Alzheimer ou apparenté.
Cette période d’attente s’accompagne d’un stress latent : on imagine l’avenir, on anticipe les pertes, on redoute les tournants.
On s’interroge : jusqu’à quand vais-je laisser faire ? Quand dois-je intervenir ? Comment préserver l’autonomie de mon proche tout en préparant l’après ? Les questions s’élèvent, mais les réponses tardent à venir.
Autrement dit : la charge mentale se met déjà en place avant l’aide active.
Pour ces « pré-aidantes », il y a un effort constant de prospection : réaménager le logement, penser les aides, s’anticiper… mais aussi une lutte intérieure : ne pas aller trop loin trop vite, laisser la personne vivre tout en se « préparant ».
Ce sont ces femmes qui peuvent, sans même « être aidantes », accumuler de la fatigue, de l’inquiétude, de l’isolement : elles vivent dans la zone grise entre la vie d’avant et la vie à venir.
Au-dessus de la simple organisation, il y a une dimension émotionnelle profonde.
Avant la dépendance, il y a la nostalgie d’une relation intacte, le deuil anticipé de la relation d’avant.
« Ma mère était ma confidente, mon repère. Je perçois déjà la distance qui se crée — je pleure notre relation comme elle était, même si elle est encore là. » partage « Sophie », 46 ans, dont la mère vient de recevoir un « diagnostic de troubles légers de la mémoire ».
On retrouve encore une fois cette notion de deuil blanc :
non pas le deuil de la personne morte, mais le deuil de la relation telle qu’elle existait — la confiance, la complicité, l’égalité des échanges — avant la fragilisation. Cette transition silencieuse ne se voit pas forcément, mais elle se vit. Culpabilité, tristesse, colère, peur, toutes ces émotions se mêlent. On se sent déjà « aidante », et pourtant pas encore : « Je dois déjà veiller, m’inquiéter, prévoir », mais elle est toujours « maman » ou « ma mère ». Reconnaître ce « deuil blanc » ou « pré deuil », c’est offrir de l’espace à cette émotion. Et pour les fabuleuses aidantes en devenir, c’est un acte de respect envers elles-mêmes.
Dans ce temps d’attente naît un paradoxe : vivre aujourd’hui, avec le proche encore “en forme”, tout en se préparant à ce qui va venir. Le sentiment d’être doublement présent : pour l’autre, et pour soi-même.
Si l’épuisement peut survenir avant l’aide active, la prévention commence dès l’anticipation.
Aujourd’hui, la plupart des dispositifs se destinent aux aidants actifs : groupes de parole, formations, coaching, congés aidants. Mais qu’en est-il de celles et ceux qui se préparent à aider ? Très peu de structures s’adressent explicitement à elles. La nuance d’avant-aider reste encore peu prise en compte et pourtant cela me semble important pour :
- apprendre à poser des limites
- anticiper l’organisation matérielle (logement, aides, démarches)
- prévenir l’isolement et la fatigue psychique
- préserver la relation d’avant et la vie personnelle
« Je savais que j’allais devoir aider, mais personne ne m’a invitée, sans injonction, à me préparer». On m’a orientée quand j’ai commencé à aider, pas avant. » témoigne « Marie », 55 ans, qui anticipe l’accompagnement de son mari atteint de Parkinson.
Reconnaître cette phase, c’est offrir aux futures aidantes un espace pour souffler avant de se mettre en action.
C’est valoriser ce temps d’« être en veille ». C’est éviter que l’épuisement ne devienne « normal ». L’évolution du bien-être psychique des aidants dépend fortement de la qualité de l’accompagnement dès le faire-avant.
Être aidante ne commence pas le jour où l’on aide. Être aidante commence quand on sait qu’on devra aider.
Cette zone grise — entre « avant » et « après », entre « vie normale » et « vie d’aidante » — mérite d’être reconnue. Car c’est dans ce moment que s’amorce souvent l’épuisement.
Aux Fabuleuses aidantes en devenir, je veux rappeler encore et encore l’importance de s’écouter, d’anticiper, de s’abriter et de s’entourer.
Car prévoir ne veut pas dire vivre tout seule.
Accompagner, c’est aussi être accompagnée. Avant que le rôle ne pèse, que la fatigue ne s’installe, que la lumière ne vacille.
Vous accompagner, être là pour vous, c’est ce que nous faisons et ferons encore en 2026 avec les Fabuleuses aidantes comme dans nos cabinets de professionnels de l’accompagnement.
A toutes je souhaite une année remplie de pépites et paillettes de bonheur, et de savoir les saisir.



