La tendresse, parfois j’entends résonner en moi cette chanson et la beauté de ce qu’elle me chante :
« On peut vivre sans richesse
Presque sans le sou
Des seigneurs et des princesses
Y’en a plus beaucoup
Mais vivre sans tendresse
On ne le pourrait pas
Non, non, non, non
On ne le pourrait pas »
Vivre sans tendresse, on ne le pourrait pas !
Combien cette phrase résonne avec nos vies d’aidants. Cette tendresse vient se tresser à nos actes quotidiens, tisser la toile de nos vies et plus encore de nos vies d’aidantes. Parce que la tendresse n’est pas un luxe dans notre quotidien, c’est une nécessité. C’est le terreau dans lequel nous puisons les forces dont nous avons besoin pour prendre soin de l’autre.
Kristin Neff la décrit si bien : « La compassion implique un sentiment de tendresse et d’attention qui étreint la souffrance des autres plutôt que de se débattre avec elle. L’empathie dit « je te sens . » La compassion dit « je te soutiens. » La compassion est une émotion positive, énergisante ».
La tendresse et la compassion sont le moteur de nos actes. Elles nous permettent non seulement d’aborder la situation dans laquelle notre proche se trouve, mais aussi de saisir sa douleur et nous donne la volonté et la force de nous impliquer : de lui prêter main forte ! Pour ce faire, nous laissons bien souvent de côté nos propres douleurs, nos besoins, nous changeons notre quotidien, nos habitudes, nos priorités pour l’aider, pour lui assurer sécurité et une prise en charge adaptée. Nous sommes là pour cette personne, présent et actif afin de lui aménager un quotidien dont la qualité soit la meilleure possible, et ce, en fonction des limites et des possibilités que lui imposent sa condition : que ce soit la maladie, le handicap, les symptômes, …
C’est la tendresse qui nous pousse à sacrifier (ce mot peut paraître trop extrême, mais il correspond bien souvent à la réalité) une partie de notre énergie, de notre temps, de nos pensées afin d’offrir à celui qu’on aide, qu’on aime, qu’on soutient les meilleures condition de vie possibles.
Mais cette même tendresse et cette même compassion envers l’autre nous pousse parfois dans un état d’usure. Tout comme un élastique qui serait trop étiré sans avoir la possibilité de revenir dans son état original, quelque chose peut craquer en nous.
On appelle cela l’usure de compassion ou la fatigue de compassion.
C’est un sentiment de fatigue émotionnelle.
De fatigue physique.
L’impression de ne jamais pouvoir récupérer assez de force.
L’impression d’être enfermée.
De ne justement plus avoir la capacité de montrer de compassion, de vivre cette tendresse envers l’autre. Les forces ne sont plus là, l’élastique a été trop étiré pour qu’il puisse encore reprendre forme, pour qu’il puisse encore tenir toute la situation ensemble.
« L’usure de compassion se définit comme une profonde érosion émotionnelle et physique qui prend place lorsque les personnes qui aident ne sont plus capables de se régénérer et de se ressourcer. » Madelaine Fortier
On appelle cela aussi la fatigue de compassion ou la fatigue empathique. À force de voir et de vivre auprès d’une personne qui souffre, qui a besoin d’aide, qui fait face à un pronostic précaire, nous ressentons cette peine aussi, nous portons aussi ses fardeaux, un peu comme si cela nous arrivait aussi.
Toute la tendresse que nous mettons dans nos actes quotidiens pour notre aidé, nous fait trop souvent oublier que nous en avons aussi besoin. Nous avons aussi besoin de prendre du temps pour nous-même, pour récupérer, pour laisser le temps à l’élastique de reprendre sa forme, de ne pas être constamment sous tension.
Lorsque nous donnons trop, sans récupérer de forces pour nous-mêmes, on s’use, on essaie au mieux de se protéger, mais on est au bord du gouffre. On n’a plus d’énergie, on n’en peut plus.
Si notre élastique se casse, nous risquons le burn-out de l’aidant.
A ce moment-là, l’énergie nous quitte complètement. Nous n’avons plus la capacité d’être un aidant efficace, nous avons nous-même besoin d’aide et de temps, beaucoup de temps, pour guérir et récupérer.
Bien souvent, on prend des raccourcis, on se repose moins, moins bien, on s’oublie, on donne plus que ce qu’on a à donner, on se met dans le rouge (que ce soit au niveau temps, argent, énergie et concentration). On se dit on n’a pas ce temps-là, qu’on n’a pas le choix, qu’on se reposera ou qu’on se changera les idées plus tard. Et de ce fait, notre fatigue, notre usure ne fait que s’agrandir et nous donnera encore plus de fil à retordre lorsque nous craquerons.
David Niyongabo, Conseiller Info-aidant l’exprime ainsi :
« Il est plus facile de recharger un téléphone qui est à 40% qu’à 2%. À 2%, vous risquez de manquer les appels importants et il faudra temps et énergie pour le recharger. Or, cette énergie, vous ne l’avez pas! Charger votre énergie chaque jour peut se faire en vous accordant de petites actions qui vous font du bien. »Il est tellement important d’intervenir à temps, par petite dose. Se protéger de l’usure de compassion, ce n’est pas abandonner la tendresse, c’est investir pour une tendresse qui tienne plus longtemps. En s’écoutant soi-même, en respectant nos limites, en tenant
compte de notre besoin de récupération, en réalisant qu’à long terme, on risque de faire exploser notre élastique interne et de perdre complètement cette tendresse, et cela parce qu’on se sera usé à la tâche. Prévenir la fatigue empathique ce fait en équilibrant notre compassion : un peu pour l’autre, un peu pour moi.
On ne parle pas de passer 3 semaines sous les tropiques (même si ce serait sûrement parfait), mais simplement de de trouver des moments, des actions, des projets qui renforcent nos forces intérieures et qui nous permettent de récupérer à temps.
C’est une quête quotidienne : quels éléments puis-je construire dans ma routine pour ne pas m’enfermer dans une prison dans laquelle je suis à la fois la prisonnière et la gardienne ?
Dans son article « équilibrer ma compassion », le site « Appui aidant canadien » résume très bien notre dilemme d’aidant proche qui risque l’usure de compassion :
« C’est le paradoxe de la personne proche aidante : pour être à l’écoute de son proche, il faut être à l’écoute de soi. Cela peut sembler difficile tant la moindre minute est précieuse.
S’écouter, c’est :
- Développer une sensibilité à soi;
- Au quotidien, faire grandir et conserver une lucidité par rapport à notre état;
- Écouter les signaux que nous envoient notre corps et notre esprit;
- Être aux aguets de déséquilibres qui pourraient surgir;
- Repérer et activer ce qui nous fait du bien. »
Ecoutons ce que nos corps et nos cœurs nous disent.
Cherchons de la compassion pour les aidantes que nous sommes : aidantes humaines, ayant leurs limites et leur vie à elle aussi, leurs rêves et leurs besoins. Est-ce que je soupire de fatigue dès le matin, est-ce que je ne me sens jamais vraiment reposée, est-ce que j’ai l’impression d’avoir perdu mes « couleurs à moi », mon entrain, mes envies ? Est-ce j’ai l’impression de me perdre dans une vie que je n’ai pas voulue ? Dans un rôle qui m’écrase ?
Il est plus que temps de glaner des idées et des solutions pour nous ressourcer, nous créer un compte d’épargne qui nous permet de tenir au long terme et remplir toujours de nouveau ce « compte en banque spécial » de bonnes choses qui nous ressourcent, rafraîchissent et nous redonnent notre joie de vivre.
Je sais que ce n’est pas évident de trouver ce temps et cet espace et que parfois les solutions ne sont pas parfaites. Tu me diras peut-être « Je n’ai pas la possibilité de me reposer », « je n’ai personne », « passer le relais me fatigue encore plus que de tout faire moi-même », « et si la personne ne s’occupait pas bien de mon aidé, si elle passait à côté d’un gros problème ? » et si et si…
Alors tu donnes, donnes, donnes, ton élastique s’étire, s’étire, s’étire, … tu t’uses, tu t’épuises, tu n’en peux plus, bientôt, tu le sais, c’est toi qu’il faudra ramasser à la petite cuillère. Faudra-t’il aller jusqu’à l’usure de compassion ou même au-delà et te trouver empêtrée dans un burn-out de l’aidant pour enfin oser la tendresse, la bienveillance pour toi-même ?
S’il te plaît, n’attends pas jusque-là. Ne laisse pas ta compassion éclater en morceaux sur l’autel du « sacrifice de soi ». Trouve-ta manière de l’équilibrer, tourne la compassion généreusement vers l’autre mais tout aussi généreusement vers toi. Parce qu’elle est importante pour vous deux.
Je t’invite à cette méditation que conseille Kristin Neff aux proches aidants et aux soignants :
Inspirer pour soi , expirer pour l’autre
« Lorsque vous respirez, inspirez de la bienveillance et de la compassion pour vous-même et expirez de la bienveillance et de la compassion pour l’autre personne ».
Elle conseille ce type de respiration aussi lorsque nous nous sentons débordée par la tâche, par les émotions, quand le désespoir de la personne, sa souffrance nous envahit. Elle propose d’inspirer profondément pour soi et d’expirer pour l’autre.
Prendre et puis donner.
Prendre et donner…
Inspirer et expirer.
C’est tout le bien que je te souhaite. Que tu puisses trouver un équilibre entre don de soi et écoute de soi, que tu découvres des moments, aussi minimes soient-ils, qui rempliront régulièrement tes batteries, qui te ressourceront : un compte épargne rempli de belles réserves pour toi aussi !
Oui, toute cette tendresse que tu donnes à ton proche est essentielle. C’est le moteur de ton action mais tu en as aussi besoin. Ne sois pas avare de ta compassion avec toi-même, tu en as tellement besoin !



