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Parents vieillissants

« Personne ne peut comprendre ! »

Laure Japiot-Gouesse 10 avril 2023
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Je me souviens de mon adolescence où je noircissais mon journal intime d’éclats mélodramatiques sur le thème « personne ne me comprend »… J’avais l’impression qu’un filtre s’était glissé entre le monde et moi et que j’étais condamnée à rester seule et incomprise. 

Ça te rappelle des souvenirs à toi aussi, chère Fabuleuse ? 

Maintenant que je sais combien ce sentiment est universel à cet âge de la vie – même si chacun le vit à sa façon –, j’ai beaucoup de tendresse pour tous les adolescents que je rencontre. 

Or, en tant qu’aidante, on peut également éprouver cette impression d’être seule et incomprise. Que ce soit brutal ou progressif, se retrouver à devoir accompagner au quotidien un proche en difficulté rend nécessairement la vie différente de celle qu’on avait “avant” et de celle que vivent “les autres”. D’ailleurs, même parmi les aidants, chaque histoire est unique et ta façon d’accompagner ton proche et de ressentir cette situation est singulière. Personne, pas même ton conjoint ou ta meilleure amie, ne peut réellement percevoir ce que tu traverses.

Alors oui, chère Fabuleuse, tu as le droit de clamer que personne ne comprend ce que tu vis. « Ne juge aucun homme avant d’avoir marché durant deux lunes avec ses mocassins », conseille ainsi un proverbe amérindien que citait récemment la thérapeute Brunella Maillot dans un programme des Fabuleuses aidantes. Oui, face aux remarques maladroites ou aux conseils malvenus de certains, on aurait parfois envie de leur proposer une saison du programme Vis ma vie, cette émission télévisée qui permettait à des inconnus d’échanger leurs quotidiens pendant quelques jours…

Mais une fois ce sentiment d’incompréhension reconnu comme légitime, que faire ? 

Nous pouvons avoir tendance à nous draper dans la solitude, pour nous protéger des jugements de ces “autres” qui ne comprennent rien. Sauf qu’ainsi, on se prive non seulement de leur éventuel soutien, mais aussi de la possibilité de leur faire comprendre ce qu’on vit, justement. Car comment leur reprocher leur méconnaissance si on ne leur donne pas une chance d’être informés ? 

Peut-être me répondras-tu que tu as déjà tenté d’expliquer et que ça a été pire… Ou que ce n’est pas toi qui as pris tes distances mais les autres qui se sont éloignés de toi. Je ne vais pas nier ces réalités : la douleur fait peur, le traumatisme isole et on ne peut pas tout dire à tout-le-monde. Mais tu admettras que fermer soi-même la porte à tout le monde exclut de façon certaine tout espoir de partage !  Chère Fabuleuse, je voudrais aborder un point particulièrement sensible :

l’illusion de protection qu’offre le silence.

Dans son livre Le miroir brisé, la psychanalyste Simone Korff-Sausse explique ainsi le silence fréquent des parents au sujet de l’anomalie d’un enfant : « Les attitudes sont gouvernées par cette mentalité magique décrite par Freud, caractérisée par la toute-puissance de la pensée : dire le mot c’est concrétiser la chose ; ne pas le dire serait une façon de l’annuler magiquement. D’où la difficulté de nommer le handicap, même lorsque les mots existent. »

Je ne sais pas pour toi, mais personnellement cette interprétation me parle : évoquer à voix haute les difficultés de mon enfant me donne parfois l’impression de les faire davantage exister, tandis que les taire ou les minimiser m’aide à les oublier momentanément. On retrouve toute l’ambivalence d’une annonce de diagnostic : il y a à la fois le soulagement d’entendre des mots qui légitiment un ressenti, et en même temps la sensation d’un terrible couperet qui confirme la réalité du problème. Dès lors, parler autour de soi des troubles de son proche, c’est comme enfoncer encore davantage le clou de “l’anormalité” de notre vie – et ce n’est pas une démarche facile. 

Il est en tout cas important de garder en tête qu’en tant qu’aidante, tu es aux premières loges dans la confrontation à la différence et tu as déjà été obligée de faire un certain travail sur toi pour l’accepter – même si tu es peut-être encore en chemin à ce sujet.

Tu as donc nécessairement une longueur d’avance sur les autres :

ton entourage, même proche, n’est sans doute pas au même stade que toi dans ce travail d’ouverture et d’acceptation et y réagit selon ses propres modalités émotionnelles. La maladresse de certains n’est donc pas forcément un manque d’empathie ; elle peut être due au temps qu’il va leur falloir pour te rejoindre.

Par ailleurs, il est vrai que certaines personnes, pour diverses raisons, ne seront jamais en mesure d’entendre ta souffrance. Soit parce que leur (in)sensibilité ou leur personnalité ne leur en donne pas la capacité, soit parce que leur histoire personnelle est déjà trop chargée, soit parce que le lien que tu as avec elles ne permet pas cette connexion. Il est donc essentiel de te constituer un réseau relationnel étoffé dans lequel tu vas pouvoir trouver les différents soutiens dont tu as besoin : des proches, mais aussi peut-être des associations d’aidants concernés par le même type de difficultés, ainsi que des professionnels de l’accompagnement qui pourront t’offrir un espace d’écoute bienveillant, authentique et sécurisé.

Chère Fabuleuse, je voudrais ajouter une dernière remarque. Ce n’est pas parce que les autres ne comprennent pas – ou pas entièrement – ce que tu vis qu’ils ne peuvent pas t’aider. Certains peuvent simplement t’écouter, d’autres apporter un soutien logistique, d’autres encore une aide administrative ou financière. Car non, tu n’as pas à tout gérer seule pour être une bonne aidante, de même que ton entourage n’a pas besoin de tout comprendre pour être un bon soutien. 

Je laisse le mot de la fin à Marina Al Rubaee et Jean Ruch, auteurs du livre Les proches aidants pour les nuls : « Se faire aider, ce n’est pas se soulager et renoncer, c’est faire preuve de discernement et de courage, car l’on met alors en place les conditions pour rendre le quotidien le plus vivable et le plus agréable possible autant pour la personne aidée que pour soi-même. Vous n’êtes ni un héros ni un martyr. Juste un être humain dans son entière complexité. » 



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Cet article a été écrit par :
Laure Japiot-Gouesse

Laure est psychologue, ex-journaliste et maman de trois garçons, dont l'aîné est « atypique » (haut potentiel et hypersensible). Elle est rédactrice pour les Fabuleuses aidantes.

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