Enfants extraordinaires

Nid vide ou nid libre ?

Axelle Huber 6 juin 2022
Partager
l'article sur


Chère Fabuleuse aidante,

Et voilà, ça y est, il (elle) est parti(e) ! Non pas mort, mais parti vivre sa vie ailleurs : il est devenu indépendant ou à l’inverse devenu trop “dépendant” pour rester chez toi.

Ton proche aidé, qu’il soit ton enfant, ton conjoint, ton parent ou un ami, a quitté ton foyer pour prendre son envol ou un autre envol. Tu l’as embrassé, tu lui as fait un signe de la main, tu as retenu tes larmes : « Surtout ne pas pleurer devant lui ! », te disais-tu. Et voilà, le train est passé. Tu es restée là, sur le quai de cette gare, ou dans ce hall du centre spécialisé, la main encore un peu levée. Et les larmes ont jailli. Tu vis ce départ un peu comme un deuil et tu traverses (peut-être encore une fois) les étapes du deuil.

Au fond de toi, tu savais bien qu’un jour il partirait, qu’il ne t’appartenait pas.

Tu le savais si bien que tu avais fait de ton mieux, tant et tant donné pour qu’il devienne le plus autonome possible, le plus “interdépendant” possible (oui je préfère cette notion à celle d’indépendance) ou encore pour accepter jour après jour sa dépendance. Tu t’y préparais, ou du moins tu essayais. Parfois, peut-être, tu n’en pouvais plus, tu aspirais à son départ, tu l’appelais secrètement de tes vœux : « Mais qu’il s’en aille, je l’aime plus que tout mais je n’en peux plus ! »

Eh oui, seulement ça, c’était avant.

Maintenant que ce départ est acté, tu vis (encore – mais cette fois c’est un autre !) un véritable raz de marée émotionnel.

Et plus ton lien est fusionnel avec ton aidé, plus la souffrance de son départ est vive.

Tu te croyais prête, tu avais anticipé, un peu, beaucoup et pourtant tu vacilles. Peut-être aussi ce départ réactive-t-il d’anciennes blessures de séparation et/ou d’abandon.

Alors, peut-être te réfugies-tu dans sa chambre, humes-tu les vêtements laissés là, caresses-tu ses objets et t’assois-tu sur ce lit, son lit, désormais vide. Et le vide de son lit te ramène peut être à une sensation de n’être plus désormais qu’une coquille vide, un peu inutile et vaine.

Parfois tu n’entres pas dans cette chambre délaissée. Mais tu passes devant. Tu fais les cent pas devant. Tu mets la main sur la poignée de porte, et tu renonces à entrer. Trop dur de se confronter à la réalité de l’absence et de la perte.

Tu t’interroges : que vas-tu faire de cet espace ? Tu as un premier mouvement de l’esprit : garder sa chambre, la sanctuariser, ne toucher à rien, surtout pas ! 

Il reviendra de temps en temps. Ou peut-être pas.

Tu tournes en boucle dans ta tête, tu refais les gestes machinalement accomplis durant tant de jours, de mois, d’années. Tu mets son couvert et t’apprêtes à sortir pour la conduite chez tel ou tel professionnel. Ah mais non, plus besoin. Il est parti. Mais alors que faire de ce temps ? Tu ne sais plus trop. Un trésor que tu ne sais pas comment utiliser, qui te file dans les doigts. Tu as beaucoup moins “à faire” et ne sais plus comment être. Bien sûr cela te perturbe. Tu n’oses te confier, tu as peur que l’on ne te comprenne pas.

Tu imagines (ou tu as même déjà vécu) que les uns te féliciteront d’avoir “réussi” à rendre ton proche aidé autonome ou bien d’avoir franchi le pas de l’avoir placé dans un service spécialisé. Les autres proclameront que « c’est très bien comme ça » et que « il faut — y’a qu’à — tu dois penser à toi ». Oui, peut-être, mais cela ne change rien au fait que tu te sentes si triste et vidée, tiraillée.

Et tu vis ces paroles sur le mode injonction.

La peur aussi se “ramène” parfois. L’angoisse de l’inconnu te tenaille.

  • Comment cette prise d’autonomie va-t-elle se passer ?

  • Saura-t-il se débrouiller ?

  • Va-t-il penser à mettre son réveil pour aller travailler, ou même l’entendre ?

  • Saura-t-elle se nourrir correctement ?

  • Va-t-il s’habituer ?

  • Sera-t-il heureux ?

  • Que se passera-t-il pour lui ? pour moi ? pour nous ?

Tu rivalises avec ton conjoint, ton fils, ton frère ou un autre pour mettre de l’anticipation, de l’humour parfois aussi. Peut-être aussi te sens-tu déstabilisée d’avoir à refermer la page de la maternité si celui qui part vivre ailleurs est ton enfant.

Et puis, si ton proche est parti en soins palliatifs, par exemple, ou dans un institut spécialisé, tu te demandes : « Comment les jours à venir vont-ils se passer ? », « Serai-je là pour ses derniers moments ? », « Vais-je accepter de le “lâcher”, de ne plus “contrôler” ? », « de le laisser vivre ce qui est à vivre ? ».

Peut-être aussi ta relation de couple ou les liens avec les autres membres de ta famille sont-ils touchés par ce départ ? 

À d’autres moments, peut-être, la culpabilité affleure et te taraude. En juge impitoyable, tu t’adresses des reproches. Les regrets affluent et t’assaillent. Les « j’aurais pu » ou « je n’aurais pas dû », les « pourquoi », les « c’est ma faute ». Pendant un temps, peut-être, tu te flagelles. Cette culpabilité, ton proche la ressent aussi à l’idée de te faire souffrir. Et pourtant il sait bien que c’est là que la vie l’appelle, que ce sera une bonne décision puisque c’est la décision prise. 

Chère Fabuleuse Aidante, qui vis en couple ou es célibataire, je veux te transmettre ce message :

Sache que tu peux trouver du réconfort et une présence dans l’épreuve.

Tant de Fabuleuses aidantes passées par ce tsunami émotionnel (tristesse, peur, vacuité, culpabilité, parfois colère aussi) peuvent t’entourer. Tant de Fabuleuses qui peuvent t’aider, à qui tu peux parler de cette fin de ta mission de protection, de “nourrissage”, d’éducation et du début d’une autre aventure. Tant de Fabuleuses, car les femmes sont souvent plus touchées que les hommes par ce syndrome du “nid vide”.

Mais aussi tant de Fabuleux qui peuvent aussi t’aider, les femmes n’ayant heureusement pas le monopole du cœur. 

Chère Fabuleuse aidante, je viens te dire une bonne nouvelle : ces émotions désagréables vont passer, cette période difficile, tu peux la traverser. Tu vas franchir le passage douloureux.

Alors tu peux prendre une grande respiration.

Avec l’air qui insuffle tes poumons, tu peux sentir tes épaules redescendre. Tu peux accepter d’avancer dans ces eaux profondes qui ne sont pas des eaux troubles. L’espérance est là, juste un peu cachée. Tu peux ouvrir les mains pour la dégager. Avec le temps, tu verras que quelque chose de beau pourra naître de ces “pertes”, de ce passage douloureux et néanmoins nécessaire.

Une page se tourne avec un nouveau chapitre à écrire. Tu instaures une nouvelle relation. S’il s’agit de ton enfant proche aidé devenu autonome, la relation devient plus “horizontale” et moins “verticale”. Ton enfant est désormais adulte. Tu te rapproches de lui dans ce nouveau lien et peut-être le trouveras-tu changé, grandi, mûri à chaque visite. Ambivalence toujours des émotions et sentiments : quelle fierté, quelle joie tu ressens ; certes mêlés à la culpabilité, la tristesse et à l’inquiétude qui vont s’atténuant. Tu peux te laisser sentir comme cette fierté et cette joie te font du bien. 

S’il s’agit de ton proche aidé entré en centre de soins spécialisés, peut-être au milieu de ta souffrance sens-tu un soulagement d’être allégée d’une partie de ton fardeau.

C’est ok aussi de se sentir soulagé.

Quoi qu’il en soit, tu vas trouver, avec le temps, une réponse à tes questions quant à l’utilisation de cette liberté retrouvée, de ce nouveau temps et de ce nouvel espace dont tu disposes.

De vide, le nid va te sembler libre. Tu vas, peut-être, trouver de nouvelles opportunités, prendre un nouveau départ pour toi-même et/ou ton couple, réfléchir sur toi, tes projets, tes objectifs, tes priorités. 

Peut-être ce silence de l’absence, au départ assourdissant, sera-t-il l’occasion de faire le point sur toi, de t’écouter, de te regarder, de te retrouver. Peut-être te surprendras-tu alors à chantonner avec Moustaki : « Nous prendrons le temps de vivre, d’être libres… »

Nous prendrons le temps de vivre
D’être libres, mon amour
Sans projets et sans habitudes
Nous pourrons rêver notre vie

Viens, je suis là, je n’attends que toi
Tout est possible, tout est permis

Viens, écoute ces mots qui vibrent
Sur les murs du mois de mai
Ils nous disent la certitude
Que tout peut changer un jour

Viens, je suis là, je n’attends que toi
Tout est possible, tout est permis

Nous prendrons le temps de vivre
D’être libres, mon amour
Sans projets et sans habitudes
Nous pourrons rêver notre vie.



Partager
l'article sur




Cet article a été écrit par :
Axelle Huber

Mariée en 2003, j’ai eu 4 enfants entre 2004 et 2008. En 2010, mon mari Léonard est diagnostiqué atteint de Sclérose Latérale Amyotrophique (SLA). Le quotidien est parfois difficile entre ma vie d’aidante pour lui, nos 4 très jeunes enfants, le lancement de mon entreprise après 10 années d'enseignement. La maladie grignote du terrain et Léonard meurt en 2013. Je décide alors d’écrire un livre Si je ne peux plus marcher, je courrai (éditions Mame 2016), témoignage qui se veut un hymne à l’espérance au coeur des difficultés. J’interviens régulièrement sur les thèmes de la résilience, de l’espérance et me forme ensuite pendant 3 années au coaching. Je suis très heureuse aujourd’hui d’accompagner les personnes confrontées à la maladie, au handicap et au deuil — en individuel ou au groupe — sur les enjeux émotionnels, relationnels et de connaissance de soi afin de les aider à se réaligner avec leur élan de vie.

Articles similaires

aidante heureuse bonheur

Enfants extraordinaires

C’est quoi, une vie heureuse ?

Chère Fabuleuse, je voudrais te montrer que ta vie est pleinement heureuse. Même quand le quotidien est difficile, quand tes…

Enfants extraordinaires

De l’ombre à la lumière

…ou le jour où j’ai exposé ma plus grande vulnérabilité. Nous sommes en mai 2018. Moi, la maman menant de…

Enfants extraordinaires

Mettre des mots sur les maux

« C’est dans ta tête ! » Qui n’a jamais entendu cette terrible réponse, lorsqu’on évoque une douleur ou une difficulté pour…