Enfants extraordinaires

Mettre des mots sur les maux

Laure Japiot-Gouesse 13 juin 2022
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« C’est dans ta tête ! »

Qui n’a jamais entendu cette terrible réponse, lorsqu’on évoque une douleur ou une difficulté pour laquelle on n’a pas de preuve visible ni de justification formelle ? Moi-même, lorsque je me sens mal sans raison apparente, j’ai tendance à minimiser et à me culpabiliser : « Fais un effort, arrête de te chercher des excuses… »

Si un problème ne se voit pas, il est souvent considéré comme inexistant.

Et quand s’ajoute à l’invisibilité l’absence de diagnostic officiel, la peine est double : s’il n’y a même pas d’étiquette posée par un professionnel, il peut être particulièrement tentant de penser que les problèmes ne sont que “dans la tête” !

Dans ma pratique professionnelle de psychologue, je reçois de nombreux patients dont rien ne laisse imaginer, de prime abord, les tourments qu’ils endurent intérieurement. Et pourtant, pour eux comme pour leur entourage, je sais combien leur quotidien est fait de multiples ajustements que ne soupçonne pas le monde extérieur. 

Je pense ainsi à Camille, une petite fille de 9 ans qui mène en apparence une vie “sans problème” :

elle a de bons résultats scolaires, est sportive et a des amies. Sauf qu’à la maison, loin des regards, elle fait de violentes colères, hurle contre ses parents, tape sa petite sœur… La première fois que j’ai reçu Camille et sa maman en consultation, l’ambiance était un peu tendue. La maman avait l’air épuisée et venait demander de l’aide pour sa fille qui, elle, n’en avait pas du tout envie. Finalement, nous avons réussi à briser la glace et, au fil des séances, Camille m’a raconté un peu de ses nombreuses frustrations quotidiennes : elle ne supportait pas l’injustice, avait besoin de plus d’autonomie, cherchait le sens de sa vie…

Quant à sa maman, qui avait commencé par se justifier sur ses attitudes éducatives de peur d’être blâmée, j’ai senti qu’elle était à la fois soulagée que j’évoque la personnalité atypique de sa fille, mais aussi assez inquiète que je n’apporte pas de solution lui permettant de “rentrer dans le rang”. Bien sûr, nous avons travaillé ensemble sur la gestion des émotions pour que le quotidien devienne plus vivable mais fondamentalement, l’enjeu principal de nos séances a tourné autour de l’acceptation, par Camille comme par sa mère, de cette “différence” pour pouvoir mieux l’apprivoiser.

Je pense aussi à Michel, un homme de 58 ans venant me voir pour une dépression.

Au cours d’un entretien, il évoque souffrir d’une tumeur à évolution lente, qui lui impose un suivi médical rapproché. Il peine pourtant à se reconnaître “malade”, puisqu’il se déplace sur ses deux jambes et a l’impression de mener une vie quasi normale. Sauf qu’il se fatigue bien plus vite que son âge ne devrait l’y contraindre, qu’il peut avoir des attitudes agressives lorsqu’il est en hypoglycémie, qu’il n’arrive pas à faire de projets au-delà d’un an… Et Michel ne réalise pas toujours à quel point tout cela est pesant, pour lui comme pour sa femme. Là encore, je n’ai pas de solution magique à lui apporter. Mais le fait de pouvoir reconnaître ces atteintes comme des raisons légitimes de se sentir mal – même si ce ne sont pas les seules – aide à faire baisser un peu la charge psychique, pour lui comme pour son entourage. 

Enfin, étant moi-même maman d’un enfant haut potentiel et hypersensible,

je sais combien il peut être délicat de vivre avec un proche qui semble “normal” aux yeux des autres mais qui, par mille subtilités (plus ou moins envahissantes), nous sort en permanence de notre zone de confort. Et je mesure combien le regard des “autres” est alors difficile à assumer, surtout lorsqu’il s’accompagne de remarques maladroites du type : « Mais pourquoi tu l’écoutes autant ? » Comme si, faute de reconnaissance d’un trouble visible, l’empathie faisait défaut…

Cette question de l’invisibilité est un vrai sujet.

APF France Handicap a ainsi lancé une campagne au slogan très juste : « Mon handicap est invisible, #PasImaginaire ! » En France, sur 12 millions de personnes en situation de handicap, plus de 9 millions ont un handicap invisible. Il peut s’agir d’atteintes liées à une maladie invalidante (sclérose en plaques, fibromyalgie…), d’un trouble sensoriel, psychique, cognitif, mais aussi d’autisme, de crises d’épilepsie, etc. dont les conséquences peuvent être très lourdes sur la qualité de vie. Pourtant, l’absence de manifestations physiques visibles – comme un fauteuil roulant par exemple – engendre bien moins de considération. Même l’entourage proche a parfois tendance à attribuer certains symptômes dûs au handicap à des défauts de caractère : impulsivité, paresse, nonchalance… 

Chère Fabuleuse,

Tu l’auras compris, ce texte n’apporte malheureusement pas de solution à cette profonde injustice qu’est le manque de reconnaissance du handicap invisible sur le plan sociétal. Mais à titre personnel comme professionnel, j’ai pu observer le soulagement engendré par le simple fait de “mettre des mots sur les maux”. 

Alors à ton échelle, n’hésite pas à parler.

Je t’invite à te parler à toi-même en priorité : soigne ton discours intérieur, par oral ou par écrit, pour te rappeler que tu es bel et bien une Fabuleuse aidante, même si la différence de ton proche n’est pas visible aux yeux des autres. Tu peux bien sûr aussi rassurer ce proche que tu aides au quotidien, lui dire que tu sais combien ses combats sont réels. Enfin, si et seulement si tu t’en sens l’énergie, tu peux tenter de faire un peu de pédagogie à l’extérieur de ton foyer pour expliquer aux autres une réalité qu’ils ne peuvent pas voir eux-mêmes. 

Car comme le dit si bien le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry :

« On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »



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Cet article a été écrit par :
Laure Japiot-Gouesse

Laure est psychologue, ex-journaliste et maman de trois garçons, dont l'aîné est « atypique » (haut potentiel et hypersensible). Aux côtés d'Anna Latron, elle anime la communauté des Fabuleuses aidantes en tant que conseillère.

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