Enfants extraordinaires

Comment accueillir mes émotions d’aidante ?

Laure Japiot-Gouesse 9 octobre 2023
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Chère Fabuleuse, si tu lis ce texte, c’est probablement que tu as accepté l’idée que tu es une aidante. Oui, tu te reconnais dans ce quotidien jalonné de rendez-vous médicaux pour ton proche, de formulaires administratifs à remplir et de logistique familiale décuplée.

Mais as-tu également pris conscience de la charge émotionnelle que cela représente ?

Eh oui, ce quotidien imprévisible et chargé te “brasse” nécessairement, sans que ton entourage ne mesure toujours l’ampleur de ces montagnes russes intérieures. Peut-être te juges-tu toi-même sévèrement pour l’intensité de tes ressentis, estimant que tu ne devrais pas te « mettre dans des états pareils », que « d’autres sont bien plus à plaindre », etc.

Alors pour t’aider à prendre la mesure de ce que tu vis, voici un extrait d’un article de sociologie évoquant le “poids des émotions” dans l’entraide familiale, qui décrit la complexité de ce travail caché : « Au-delà de la gestion des émotions du malade, les aidants doivent également “modeler” leurs propres émotions : réprimer l’énervement, lorsque la même question ou les mêmes gestes se répètent, parfois indéfiniment, ou lorsqu’un incident survient une fois de plus, lézardant les routines quotidiennes ; surmonter la tristesse, lorsque les dégradations du comportement sont manifestes (…) ; supporter l’angoisse lors des crises – qui peuvent être aussi bien des crises comportementales du proche (angoisse, violence) que des crises de la configuration d’aide (absence d’une auxiliaire de vie ou d’un taxi, disparition ou hospitalisation d’un proche aidant) –, ou a contrario profiter des moments de quiétude, d’apaisement dans la relation ; s’appuyer sur l’amour ressenti durant les périodes de répit que laisse la maladie ; savourer le plaisir de faire quelque chose de signifiant pour sa mère ou pour son mari. »

Pas mal, comme rodéo émotionnel, non ?

Face à l’ensemble de ces manifestations, il est donc particulièrement indispensable de prendre soin de toi et d’apprendre à accueillir ces émotions. En passant, il peut être utile de battre en brèche cette fausse croyance selon laquelle il serait possible de ne ressentir que des émotions agréables, 100% du temps. En réalité, quelles que soient nos circonstances de vie, aussi idéales puissent-elles sembler vues de l’extérieur, notre expérience humaine nous amènera à vivre l’ensemble de notre palette émotionnelle, des humeurs les plus sombres aux plus lumineuses. Et il se trouve que c’est une bonne nouvelle ! ^^

En effet, selon Daniel Goleman, psychologue américain spécialisé dans l’étude des comportements humains et auteur du best-seller L’Intelligence émotionnelle, « le but est l’équilibre et non l’extinction des émotions, chaque sentiment possède une valeur et une signification. Une existence sans passion serait comme une morne traversée du désert, coupée de tout ce qui fait la richesse de la vie. » L’objectif serait ainsi d’avoir une relation positive avec toutes nos émotions, pour les mettre à notre service : chacune d’entre elle a un message à nous transmettre pour nous ajuster davantage à nos besoins. Par exemple, « la tristesse est bénéfique, car elle nous pousse à rester souvent reclus, chez nous, en sécurité, et de prendre le temps d’établir des projets pour l’avenir », nous dit Goleman.

Plus généralement, l’idée – contre-intuitive – est d’accepter que cette émotion soit là comme une tempête passagère, sans chercher à lutter contre elle. Une émotion est inoffensive : elle peut être désagréable mais nous sommes équipées pour la ressentir, quelle que soit son intensité. Selon Paul Ekman, un autre psychologue américain spécialisé dans ces questions, « techniquement parlant, le moment le plus intense d’une émotion ne dure que très peu de temps et se chiffre en secondes plutôt qu’en minutes, en heures ou en jours. »
Pour qu’elle ne s’installe pas davantage, il est donc nécessaire de la laisser nous traverser afin de libérer notre espace intérieur pour observer la situation avec davantage de clarté.

Alors, comment apprendre à accueillir ses émotions ? 

  • La première étape consiste à observer ses sensations : identifier l’endroit et la façon dont l’émotion se déploie dans notre corps (une boule dans la gorge, un poids sur l’estomac, des fourmis dans les jambes…) afin de nous connecter avec elle ;
  • Ensuite, il va s’agir de nommer l’émotion : en affinant notre lexique, cette opération aide à se différencier de son émotion et nous rappelle que nous ne sommes pas définis par ce qui nous traverse à ce moment-là ;
  • Enfin, l’enjeu va être de décoder le message transmis par cette émotion, c’est-à-dire le besoin à combler (basiquement, la peur signale un besoin de protection, la tristesse un besoin de réconfort, la colère un besoin de changement…) afin de pouvoir en prendre soin.

Mais si ces techniques peuvent suffire face à des aléas du quotidien, certains états émotionnels liés à ton identité d’aidante peuvent s’avérer particulièrement douloureux et tenaces. En effet, suite à l’irruption du handicap ou de la maladie dans la vie d’un proche, on qualifie souvent de “deuil blanc” le processus de renoncements successifs que doit opérer l’aidant, temporairement ou définitivement. Anna avait retracé ces multiples deuils dans un précédent article : deuil de la relation qui existait avant la maladie, deuil de la normalité, deuil de la prédictibilité et perte du sens. Or comme dans tout travail de deuil, différents états émotionnels intenses vont se succéder, parfois se chevaucher : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation…

Chère Fabuleuse,

Si ces mots résonnent en toi, je t’invite de tout cœur à prendre connaissance du prochain programme proposé par les Fabuleuses aidantes autour de la thématique des émotions et du deuil blanc, pour mieux comprendre ces débordements et apprendre à en faire tes alliés.

Et si tu traverses une phase particulièrement difficile, n’hésite pas à solliciter l’aide d’un professionnel de l’accompagnement pour bénéficier d’un regard bienveillant et d’une écoute personnalisée, afin de cheminer vers davantage d’apaisement. En somme, ne reste pas seule : tu es précieuse et le monde a besoin de toi !



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Cet article a été écrit par :
Laure Japiot-Gouesse

Laure est psychologue, ex-journaliste et maman de trois garçons, dont l'aîné est « atypique » (haut potentiel et hypersensible). Elle est rédactrice pour les Fabuleuses aidantes.

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