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Parents vieillissants

« Ce n’est pas parce tu peux que tu dois »

Axelle Huber 15 mai 2023
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« Ce n’est pas parce tu peux que tu dois »

Telle fut la réponse de l’une de mes belles sœurs sur mes questionnements en termes de conciliation vie pro-vie perso. Cette parole jetée en l’air avait été très éclairante pour moi. Un peu d’air rentrait dans mes poumons. Et si je n’étais pas obligée de faire ceci ou encore d’être cela, bien que je sois en capacité de le faire ou de l’être ? Y aurait-il une autre voie ?

Permets-moi, chère Fabuleuse, de venir aujourd’hui nous interroger sur la prise de décision. 

Dois-je faire moi-même les démarches MDPH ou non ?

Dois-je aller visiter à cette fréquence-ci mon aidé ?

Dois-je m’occuper moi-même de la toilette ou non ? 

Dois-je être celle qui fait les soins ou non ?

Dois-je faire les conduites ou non ?

Dois-je assister aux séances ou non  ?

Dois-je continuer à dormir à ses côtés ou non ?

Cela t’arrive t-il d’être, dans ta prise de décision, comme bloquée au carrefour ? À droite ? À gauche ? De ne pas savoir dans quelle direction aller et de tant hésiter que tu te retrouves immobile, incapable de bouger, comme paralysée ? Bien sûr, tu serais probablement compétente dans l’une ou toute de ces tâches, quitte à te former pour certaines d’entre elles. Bien sûr, tu réussirais probablement à dégager du temps pour le faire.

Quelle serait la bonne décision pour toi ?

Et pour les tiens ? Y aurait-il des solutions alternatives ? Chère Fabuleuse, je t’invite à comprendre qu’aucune décision n’est en soi bonne ou mauvaise puisque c’est ce qui en résulte qui fera le bon ou le mauvais. Chaque direction offrira ses avantages et ses inconvénients. S’il y avait d’un côté la solution miracle, l’Eldorado et de l’autre le bagne, je doute fort que la prise de décision serait difficile. Contrairement à ce que chante Dave dans La décision, ce n’est pas d’un côté l’amour et de l’autre la liberté ! Comment exercer au mieux ma liberté pour aimer mieux, y compris moi même, en prenant compte de nos besoins à chacun dans un 50/50 ?

Je ne sais pas si ton rôle d’aidante pourra développer par exemple une compétence de prise en charge de la toilette de ton aidé. Mais je crois qu’il pourra te permettre d’acquérir et développer celle de la prise de décision. Et pour cela, reprendre la responsabilité de ton choix sans la laisser aux autres, en mesurant ce qui est en jeu et en étant acteur de cette décision.

Peut être la décision est-elle difficile car tu sens inconsciemment une dissonance ? Ta pensée t’indique t-elle à droite et ton cœur à gauche ? 

Delphine, maman solo, avait deux fils. L’un d’eux avait eu un grave accident. Les cervicales avaient été touchées. Après de longs mois d’hospitalisation, il avait pu retrouver très progressivement de la mobilité et devait rentrer quelques semaines plus tard à la maison. Ou pas. Delphine devait décider de l’avenir proche de son fils Jules. Devait-il rentrer à la maison avec tous les soins et défilés de professionnels, ou devait-il passer encore cette prochaine année dans un hôpital avec centre de rééducation ? Elle n’arrivait pas à se décider et s’épuisait à demander aux membres de son entourage leur avis. L’un d’eux lui avait conseillé de se faire coacher par un professionnel. C’est ainsi que Delphine avait sonné à la porte de mon cabinet.

D’un côté, sa tête lui signifiait :

« c’est à toi de prendre ton fils sous ton toit, c’est ton devoir », et encore « personne d’autre que toi ne peut le faire aussi bien et de toute façon ton fils n’acceptera jamais une année dans un centre de rééducation ». De l’autre, son corps lui envoyait des messages avec une sensation d’oppression à la poitrine qui ne la quittait pas. Son cœur se sentait triste, enfermé et elle s’en voulait de se sentir triste sachant que son fils avait échappé miraculeusement à la mort. 

Avec Delphine, nous avons pu mettre des mots sur ces dissonances comme ces résistances. Elle a pu conscientiser que se cachait tout un millefeuille d’émotions derrière sa tristesse : colère de l’accident, honte et peur du jugement des autres, culpabilité… Elle a alors pu en explorer les sources pour les regarder, les accueillir, et s’en libérer. Elle a pu changer de point de vue et inverser des croyances limitantes. Nous avons pu réfléchir ensemble sur la pratique de sa liberté, de volonté libre en lien avec les obligations, les devoirs qui sont ou paraissent les siennes en tant qu’aidante.

En effet, tu conviendras avec moi que nous ne sommes pas libres tout seul, des priorités s’imposent à notre liberté. Faire coexister ma liberté et celle de mon aidé ou même encore du reste de ma famille s’apparente en effet parfois à un défi, que Delphine a choisir de relever pour que sa décision relève d’un choix éclairé.

Elle a pu également s’approprier le fait qu’il n’existe pas une seule ou bonne décision et prendre ainsi du recul afin de diminuer l’impact et l’enjeu de la décision. Elle a réalisé qu’attendre d’être sûre pour se décider était vain, que l’on ne pourrait jamais prédire de façon certaine ce qui serait. Enfin, elle a pu examiner les différents scenérii possibles, d’un point de vue logistique comme émotionnel, le meilleur comme le pire et faire le tour des alternatives.

Delphine a pu discerner et prendre sa décision, allégée et libérée.

Qu’a-t-elle choisi ? La réponse de Delphine restera dans son cœur ici mais une chose est sûre : elle est allégée et libérée d’avoir posé un choix. De s’y tenir mentalement, sans revenir dessus en permanence, sachant que bien entendu, elle aurait possibilité de changer d’avis si la réalité de l’expérience n’était pas concluante.



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Cet article a été écrit par :
Axelle Huber

Mariée en 2003, j’ai eu 4 enfants entre 2004 et 2008. En 2010, mon mari Léonard est diagnostiqué atteint de Sclérose Latérale Amyotrophique (SLA). Le quotidien est parfois difficile entre ma vie d’aidante pour lui, nos 4 très jeunes enfants, le lancement de mon entreprise après 10 années d'enseignement. La maladie grignote du terrain et Léonard meurt en 2013. Je décide alors d’écrire un livre Si je ne peux plus marcher, je courrai (éditions Mame 2016), témoignage qui se veut un hymne à l’espérance au coeur des difficultés. J’interviens régulièrement sur les thèmes de la résilience, de l’espérance et me forme ensuite pendant 3 années au coaching. Je suis très heureuse aujourd’hui d’accompagner les personnes confrontées à la maladie, au handicap et au deuil — en individuel ou au groupe — sur les enjeux émotionnels, relationnels et de connaissance de soi afin de les aider à se réaligner avec leur élan de vie.

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